Skip to content

Hume – Essai sur l’épicurien (1742) [extrait]

mai 23, 2007

Ne me gardez donc pas plus longtemps dans ce violent enferme-ment, ne me confinez pas en moi-même mais montrez-moi les objets et les plaisirs qui offrent la principale jouissance. Mais pourquoi irais-je me fier à vous, sages fiers et ignorants, pour que vous me montriez le chemin du bonheur ! Laissez-moi consulter mes propres passions et mes propres inclinations. C’est en elles que je dois lire les prescrip-tions de la nature, non dans vos discours frivoles.
Mais voyez : répondant à mes voeux, le divin , l’aimable PLAI-SIR , l’amour suprême des DIEUX et des hommes s’avance vers moi. A son approche, mon coeur bat d’une douce chaleur, tous mes sens et toutes mes facultés fondent de joie pendant qu’il répand autour de moi tous les agréments du printemps et tous les trésors de l’automne. La mélodie de sa voix charme mes oreilles de la plus douce musique tandis qu’il m’invite à partager les délicieux fruits qu’il me présente avec un sourire qui répand de la splendeur dans les cieux et sur la terre. Les CUPIDONS folâtres qui l’accompagnent ou m’éventent de leurs ailes parfumées, ou versent sur mon visage des huiles enivrantes ou m’offrent leur nectar pétillant dans des gobelets d’or. Ô ! Laissez-moi pour toujours étendre mes membres sur ce lit de roses et ainsi, ainsi sentir les délicieux moments qui s’écoulent à pas doux et feutrés. Mais sort cruel ! Où vous envolez-vous si vite ? Pourquoi mes désirs ardents et cette abondance de plaisirs, sous les-quels vous oeuvrez, hâtent-ils plutôt qu’ils ne retardent votre marche implacable ? Souffrez que je jouisse de ce doux repos après m’être tant fatigué à rechercher le bonheur. Souffrez que je me gorge de ces délices après avoir souffert une abstinence aussi longue et aussi insen-sée.
Mais il n’en sera pas ainsi. Les roses ont perdu leur teinte, le fruit sa saveur et ce délicieux vin dont le bouquet, il y a encore peu de temps, grisait tous mes sens d’un tel délice sollicite désormais un pa-lais saturé. Le plaisir sourit de ma langueur. Il appelle sa soeur, la ver-tu, pour qu’elle me vienne en aide. La gaie et divertissante vertu ré-pond à l’appel et amène avec elle toute la bande de mes joyeux amis. Bienvenue, mes toujours chers compagnons, trois fois bienvenue à ce somptueux repas sous les tonnelles ombragées. Votre présence a re-donné à la rose sa couleur et au fruit sa saveur. Les vapeurs du pétil-lant nectar enveloppent de nouveau mon coeur tandis que vous parta-gez mes délices et que vos regards contents montrent le plaisir que vous apportent mon bonheur et ma satisfaction. C’est le même plaisir que je reçois de vous et, encouragé par votre joyeuse présence, je re-prends la fête dont, par trop de jouissance, mes sens étaient sur le point d’être saturés quand l’esprit n’allait pas au même pas que le corps et n’offrait pas de repos à son partenaire accablé.
C’est dans nos entretiens cordiaux mieux que dans les raisonne-ments formels des écoles qu’on trouve la véritable sagesse, c’est dans la tendre amitié mieux que dans les creuses discussions des hommes d’Etat et des prétendus patriotes que se déploie la véritable vertu. Ou-blieux du passé, confiants en l’avenir, jouissons maintenant du présent et, tant que nous existons encore, fixons-nous un bien au-delà du sort et de la fortune. Demain apportera avec lui ses propres plaisirs ou, s’il déçoit nos chers souhaits 11, du moins jouirons-nous du plaisir de ré-fléchir aux plaisirs d’aujourd’hui.

No comments yet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :