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Sénèque – Questions Naturelles – Livre III

juin 3, 2008

Qu’y a-t-il de grand ici-bas? ce n’est pas de couvrir la mer de ses flottes, de planter ses drapeaux sur les bords de la mer Rouge, et, quand la terre manque à nos dévastations, de chercher à travers l’Océan des plages inconnues: c’est de voir tout ce monde par les yeux de l’esprit, et de dompter ses vices, ce qui est la plus grande des victoires. On ne saurait dire combien d’hommes ont eu sous leurs lois des cités et des nations entières: on en compte très peu qui aient été maîtres d’eux-mêmes. En quoi consiste la vraie grandeur? A élever son âme au-dessus des menaces et des promesses de la fortune; à ne voir rien qui mérite d’être l’objet d’un vœu, d’une espérance. Que vous offrirait la fortune, qui fût digne de vos souhaits? Toutes les fois que, de la contemplation des œuvres divines, vous abaissez vos regards sur les choses d’ici-bas, vous vous trouvez dans une nuit profonde, comme ceux qui passent de la clarté du jour aux ténèbres d’un cachot. En quoi consiste la vraie grandeur? à pouvoir subir avec joie l’adversité ; à supporter tous les événements, quels qu’ils soient, comme si on les avait désirés : et on devrait les désirer en effet, si l’on savait que rien n’arrive que par les décrets de Dieu. Les pleurs, les plaintes, les gémissements, sont des actes de rébellion. En quoi consiste la vraie grandeur? à s’armer de courage et de constance dans le malheur, à repousser, je dirai plus, à combattre le luxe et la débauche ; à ne pas chercher et à ne pas fuir non plus le danger; à se faire soi-même sa destinée, sans l’attendre de la fortune ; à se présenter à cette même fortune, favorable ou contraire, avec calme et intrépidité, sans être ébloui de son éclat, ni effrayé de son courroux. Ce qu’il y a de grand ici-bas, c’est de fermer son âme aux pensées criminelles; de lever au ciel des mains pures; de ne pas demander des biens qu’on ne peut obtenir sans qu’un autre les donne, ou qu’un autre les perde; de ne désirer que ce qu’on désire sans rival, une bonne conscience; de ne voir dans les autres biens, si estimés des mortels, quand même le hasard les mettrait en vos mains, que des richesses destinées à s’échapper par où elles sont venues. Ce qu’il y a de grand, c’est de voir bien au-dessous de soi ce qui dépend du sort; de ne jamais oublier qu’on est homme, et de se dire, si l’on est heureux, qu’on ne le sera pas longtemps, et si l’on est malheureux, qu’on ne l’est plus, du moment où l’on croit ne pas l’être. Ce qu’il y a de grand, c’est d’avoir toujours son âme sur le bord des lèvres, et prête à partir : dès lors on est libre, non par le droit des Romains, mais par le droit de la nature.

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